Parachute au sol
Parachute au sol
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Très peu de pilotes de pendulaire pratiquent le remorqué delta. D’abord parce-que, souvent, on ignore que ça existe. Le faible nombre de deltistes est aussi un facteur certain. Et, quand on a compris de quoi il s’agit, on est encore moins volontaire.
Le remorqué est une activité difficile, à n’en pas douter. D’une part on vole quand le penduleux normalement constitué reste au sol : lorsque l’activité thermique est au plus fort, puisque c’est ce ciel que les vélivoles plébiscitent.
Ensuite, nombre de deltistes n’ont qu’une pratique marginale du remorqué et vont donc se comporter de façon erratique, ce qui impose au remorquer de tenter, en permanence, de rattraper leurs erreurs. Il en résulte un grand nombre de « sketchs », un stress certain, un engagement franc.
Jeune pilote, j’avais l’opportunité de remorquer souvent : tous les week-ends pendant plusieurs années. Le club de deltistes en question, composé d’une trentaine de pratiquants de plaine, possédait son propre pendulaire remorqueur et j’ai vu là l’occasion de consolider mon expérience. Quand on pense avoir fait le tour du pendulaire, la pratique du remorqué remet tout en question !
Ce jour-là, une petite quinzaine de pilotes est là, qui prépare les ailes. L’organisation est telle que, quand tout se passe au mieux, je remorque cinq à six deltas par heure. Il me faudra donc trois heures aujourd’hui. Trois heures quasiment sans pause, sitôt posé, la ligne et le deltiste suivant sont prêts, on rattache la ligne et j’y retourne. La fenêtre de tir du meilleur de la convection n’est pas extensible à l’envi, la pression est palpable et les deltistes pas toujours d’une patience infinie.
Une fois ma session terminée, je descends enfin de la machine, bien content de la journée. Les moins bons sont déjà posés et me demandent si je peux à nouveau les remorquer. « Je fais une pause en on y va ». Je les connais, ils n’ont pas su exploiter du +4, ils ne feront rien de plus maintenant que la journée est avancée. Il n’y a pas urgence, ce ne sera qu’un tour de manège sans enjeu.
Je m’éloigne de quelques pas de l’ULM et m’allume un clope. Il y a pas mal de gens, des amis, de la famille, des curieux, des égarés, des enfants…
Je tourne le dos à la machine. Soudain, j’entends une énorme détonation et vois passer, très furtivement, un grand machin rose devant mes pieds. En une fraction de seconde, le long ruban s’étale jusque sous les voitures garées à proximité. Le tout est passé entre les pieds de tous ces gens, y compris des enfants, sans toucher personne !
J’entends des cris vers les autos, me précipite. Un gars hurle, implorant tout le monde de s’éloigner, pendant qu’il rampe sous une auto pour en dégager la fusée encore fumante, qui risquait de faire exploser le réservoir de carburant de l’auto sous lequel elle s’était nichée.
Un curieux, voulant expliquer à son copain comment fonctionne le parachute pyrotechnique, n’a rien trouvé de mieux à faire que d’en trier la poignée ! Si l’on ne peut imaginer de démonstration plus efficace, la plaisanterie, qui heureusement n’a fait aucune victime, a nécessité les quelques milliers d’euros que coûte ce genre de connerie.
Débriefing
Je suis entièrement responsable de cet incident. En descendant de la machine, je n’ai pas remis la goupille de sécurité du parachute.
En aviation sérieuse, on impose la notion de « cockpit stérile », lors de la préparation du vol et jusqu’à la fin, au moment de la désactivation de tous les systèmes. On reste concentré. De nombreux accidents ont eu pour origine avérée la distraction des pilotes, qui papotent entre eux tout en égrenant les check-lists. D’où, par exemple, un oubli des volets qui a couté la vie à 65 personnes en 1999 à Buenos-Aires. L’avion n’a jamais décollé et a poursuivi sa course à pleine vitesse en dehors des limites de l’aéroport avant de s’encastrer dans un chantier avoisinant et de prendre feu.
Depuis, je m’impose, avant de descendre de la machine, un petit moment de concentration, pour vérifier que tout est correct : contacts coupés, goupille à sa place, clé retirée, etc.
Amis pilotes, restons vigilants, y compris avec nos copains. Attendons qu’ils soient descendus de la machine avant de leur adresser la parole. Il s’en trouvera toujours un, qui, en cas d’incident, prétendra que c’est de ta faute, que c’est toi qui l’a distrait !
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