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Parachute en baptême 

Parachute en baptême

Vol d'initiation. Dans l'école où j'officie, celui-ci se déroule de la façon suivante, en pendulaire : le client vole un petit quart d'heure en place passager, vol au cours duquel on n'aborde pas ou très peu le pilotage, c'est un simple vol plaisir pour qu'il ait le temps d'apprécier la vue et s'acclimater rapidement à ce nouvel environnement.

 

Puis on se pose, on descend de la machine, on prend notre temps. Questions-réponses, briefing complet, puis on redécolle ensemble pour trente minutes, le client étant désormais à l'avant, en place pilote. Vol d'initiation classique, l'instructeur assure le décollage et l'atterrissage et une fois en vol le candidat effectuera quelques virages, tenues d'axes et suivis de routes. Pour nous, c'est une routine, la formule plaît bien. Nous prenons toujours notre temps et réservons un créneau d'une heure et demie pour la prestation, afin de prendre le temps de causer avec le client avant le vol, puis de répondre à ses nombreuses questions au retour. Il y a une forme de prosélytisme qui me plaît beaucoup.

 

Souvent, peut-être trop souvent, il s'agit de bons cadeaux, aussi l'élève n'est-il pas toujours très motivé. Mais lorsque le client a de lui-même opté pour cette formule, nous sommes contents d'avance, il sera impliqué dans l'opération et voudra sans doute poursuivre une formation complète. En tous cas, le vers est dans le fruit, à nous de le faire mûrir. Il y a un petit défi toujours captivant : est-ce qu'il repartira avec son manuel du pilote sous le bras ?

 

Nous sommes à la fin de l'été, les journées sont encore belles et se raccourcissent, ce qui pour nous est un soulagement ! La vie d'un instructeur ULM est directement liée à la longueur des journées et la fin de saison approchant fait du bien au moral, on commence à se détendre. D'autant que c'est pour moi, mercenaire du ciel, le dernier vol d'instruction de la saison estivale, dès demain je retourne chez moi après avoir passé l'été en caravane sur ce terrain. Je suis donc détendu. Trop ?

Mon client du jour a de lui-même opté pour un vol d'initiation plutôt qu'un baptême. Bon signe et plus sympa que le "cobaye" à qui ses copains ou sa famille font un gag…

 

Nous l'appellerons Frut, afin d'éviter toute possibilité de rapprochement avec un personnage existant… bien que celui-ci existe en vrai !

Prise de contact, tutoiement direct comme le veulent les usages en ULM, on cause un petit moment. La cinquantaine bien tassée, Frut est passionné d'aviation depuis tout petit, classique, il a envie de voler depuis toujours et saute enfin le pas, après avoir touché un peu à l'avion dans sa jeunesse. Il est très bavard, son débit est saccadé, il cherche parfois ses mots mais par je ne sais quel prodige, sans que je n'aie le temps d'en placer une, même pendant ses silences ! A peine j'entame une phrase, paf, la parole lui revient ! "Plutôt un original", me dis-je, d'ailleurs même son allure générale, son look, sa coupe de cheveux, bref, tout en lui dénote une sorte d'excentricité qui n'est pas pour me déplaire, au diable le conformisme ! J'aime bien ceux ne suivent pas la même route que tout le monde, je prévois donc un bon moment en compagnie de ce Frut, qui m'amuse assez. Cette prise de contact permet aussi à l'instructeur de faire connaissance avec son élève afin d'adapter le discours à venir, une fois que nous serons en l'air. Selon que le gars est ou non motard, véliplanchiste, conducteur d'engin ou ingénieur informatique "no-life", on peut se faire une idée générale, sans pouvoir généraliser toutefois, de la façon dont ça va se passer et du discours à adopter.

 

Frut a des centaines d'heures de simulateur. Aïe… souvent, ce genre de gars est celui qui sait déjà tout, voire qui t'expliquera, à toi, comment ça se passe. Mais bon, on a l'habitude et on sait comment les calmer. On décolle, Frut en place arrière. Il pose mille questions par minute, n'attend pas toujours la réponse avant la suivante, puis repose la même question quelques minutes plus tard. Je perçois également une pointe d'incohérence dans ses propos, voire d'absurde…

"On est à quelle altitude, à ton avis ?", me demande-t-il ? Je jette un œil à l'altimètre.

- "300 mètres sol.

- Ah non, à mon avis on est plutôt à 800.

- Ok, mais ce n'est pas une question d'opinion, en fait, on a ici un instrument que tu connais sans doute, l'altimètre, qui dit qu'on est à 300 mètres et ne se trompe pas.

- Non, à mon avis on est à 800 m".

Je n'insiste pas, inutile. Puis il me pose quelques questions, parfois très sensées et trahissant ses connaissances aéronautiques, au demeurant pas trop farfelues, parfois un peu plus obscures…

 

On revient se poser, on discute un moment, on fume un clope, briefing. J'ai bien du mal à lui expliquer tout ce que je dois lui expliquer, tant il m'interrompt sans cesse pour exprimer ses pensées parfois teintées d'un certain exotisme…

 

Il est en place avant, on décolle. Les mains sur les cuisses, pas de problème. Une fois en l'air et comme convenu, je lui passe les commandes et il me suit à la voix.

Frut est détendu, appliqué et exécute à la quasi perfection ce que je l’invite à faire. Le tout sans interrompre son débit de parole, ce qui est plutôt bon signe. L'exécution des virages à inclinaison constante ne semble pas bouffer toutes ses ressources, mais en même temps une pensée me vient, sans plus trop prêter attention à ce qu'il me dit.

Et si, en fait, son cerveau fonctionnait tout seul de son côté, qu'il ne maîtrisait pas ses propos ? La question devient persistante quand il me demande, montrant le compas Sylva qui trône sur le tube avant : "et ça, c'est une clé USB, c'est ça ?", tout en exécutant un virage acceptable, d'une main. "Euh, non, ça, c'est un compas, qui nous montre le nord magnétique…"

Je vois qu'il observe le tableau de bord, passe en revue les instruments, m'explique à quoi ils servent de manière de plus en plus fantaisiste, puis voilà son regard qui tombe… sur la poignée du parachute !

Elle est bien sûr dégoupillée. Je ne lui avais simplement expliqué ce qu'est le parachute, rapidement, puis demandé de le dégoupiller au cours des actions vitales.

J'hésite à lui répondre… je cherche rapidement une autre explication, mais, n'en trouvant pas dans un délai raisonnable, je lui rappelle que c'est la poignée du parachute.

"Ah oui, tu m’as dit que ça descend toute la machine entière, avec nous dedans ?

- Voilà !

- On peut essayer ?"

 

Sa main se pose sur la poignée !

 

Mon sang ne fait qu'un tour, comme dirait Buck Danny. Le palpitant est à la VNE… je suis là, dans un pendulaire, avec un gars que je ne connais pas. C'est mon dernier vol d'instruction de la saison d'été, demain je rentre chez moi après quelques semaines d'absence. Frut m'avait paru sympathique quoiqu'excentrique, ce vol s'annonçait beau.

Et le voilà, celui-là dont je commençais à percevoir comme un petit trouble mental, qui veut tirer sur le parachute alors qu'il n'y en a pas besoin !

 

Je prends une grande respiration, je dois rester calme, alors que je ne suis pas loin de la panique !

 

- "Frut, on ne tire le parachute qu'en cas de besoin, il n'y pas besoin de s'y entraîner !

- Oui, mais tu m'as dit que c'est sans risque, que ça sauve la vie !

- Ouais, ça sauve la vie, mais ça fracasse la machine et on n'est pas à l'abri d'une jambe cassé, sans parler du risque de tomber sur une maison ou une route !

Il observe le sol, en-dessous de nous, attentivement, puis déclare, la main toujours sur la poignée :

- "Oui, mais regarde, ici il n'y a que des champs et très peu de maisons, allez, on essaie ?

- Non, Frut, on n'essaie pas, s'il te plaît, retire ta main de la poignée !"

 

Mais elle y reste.

 

Je ne sais absolument pas quelle attitude adopter. En 20 ans d'instruction, j'en ai eu, des exotiques. Mais me retrouver avec un gars qui veut tirer le parachute et qui a la main dessus, jamais ! Et pendant ma formation d'instructeur, personne n'a jamais abordé cette question !

J'avais constaté que lorsque nous traversons quelques petites turbulences, Frut se crispe sur la barre, ce qui est classique aves les débutants. Voilà la solution, je vais générer de la turbulence, aux commandes, discrètement et il va enfin lâcher cette putain de poignée !

 

Mais dans le même temps, je ne dois pas être brusque au moment d'entamer la manip, pour éviter qu'un geste trop franc de sa part ne déclenche la poignée au moment il se résout à ne plus tenter l'exercice…

Je lève les mains au niveau de mes épaules, je prends les câbles latéraux arrière et je commence de petits mouvements en tangage et roulis. Immédiatement, la main de Frut quitte la poignée et revient se crisper sur la barre. Victoire, mais je dois rester vigilant, il continue de me dire qu'il aimerait bien tirer sur la poignée. "Mais même toi, tu ne sais pas ce que ça fait, allez, on essaie, comme ça tu pourras en causer en sachant comment ça fait !"

Je maintiens ma turbulence artificielle jusqu'au terrain, vers lequel nous nous dirigeons bien sûr, sans considération du compteur horaire qui est encore loin des trente minutes contractuelles. Au moment d'entamer la descente, le stress, qui n'avait guère baissé, remonte d'un cran : si Frut tire le parachute en-dessous de 100 m/sol, ça va très mal finir ! Le parachute n'aura pas le temps de s'ouvrir, mais largement celui de déséquilibrer la machine. Bref, on ne vole plus mais on tombe encore à une vitesse supérieure à celle que peut encaisser nos carcasses…

Je détourne son attention par un flux ininterrompu de paroles, pour lui expliquer ce que je fais. Normalement, je demande à l'élève, en finale, de reposer ses mains sur ses cuisses, ou, plus simplement, de me suivre en transparence. Là, je ne lui demande rien. Je reprends les doubles-commandes et je gère toute mon approche et ma finale tout en remuant la barre dans tous les sens, pour qu'il garde ses mains dessus.

 

On se pose, on roule jusqu'au parking, je le laisse repartir après avoir répondu à ses questions, sans évoquer ce qui s'était passé en l'air.

 

Débriefing

 

Qu'est-ce que j'aurais du faire d'autre ? Bien malin qui peut répondre ! La bonne question est plutôt : qu'est-ce que j'aurais pu faire d'autre ?

 

Avant le vol, j'aurais pu lui expliquer plus en détails ce qu'est le parachute et dans quel cadre on s'en sert. Mais cela l'aurait-il empêché d'avoir son idée saugrenue ? Pas sûr, car au contraire, il aurait pu avoir l'idée dès le départ…

Cette machine est équipée de deux poignées de parachute, l'une à l'avant, l'autre à l'arrière. Ceci permet de le déclencher des deux places, comme c'est le cas sur la plupart des multiaxes, au cas, bien rarissime, où le pilote aurait un malaise. La faiblesse statistique de l'occurrence ne justifie pas forcément une explication détaillée avant le vol, ce qui pourrait plutôt inquiéter le candidat au vol.  

La meilleure solution que je vois et que j'applique depuis est que le parachute n'est dégoupillé qu'à la place où je me trouve ! A l'avant en baptême et à l'arrière en vol d'initiation. En école, aux deux places bien sûr, un élève en formation, dont on aura pu constater la stabilité mentale, doit apprendre à gérer cet élément.

 

Et la psycho?

 

Les instructeurs ULM n'ont aucune compétence en matière de psychologie, sinon des rudiments empiriques acquis au cours de la formation et surtout avec l'expérience. Savoir adapter son discours, son attitude, son approche, c'est déjà faire preuve de psychologie. Mais savoir déceler un trouble mental dès les premiers échanges requiert des compétences qui suivent des années d'études et nous en sommes loin. Il va donc falloir continuer à travailler au "feeling" et ne pas hésiter, surtout, à annuler un vol et rembourser si on sent que quoi que ce soit déraille…

 

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