Voyage en J3

Article paru dans ULMiste n°16, décembre 2013

 

Mon premier voyage

 

14 h, mon ULM est prêt c’est un J3 Kitten acheté six mois auparavant, mon premier trois-axes fermé dont je suis très fier, mais pas aujourd’hui… J’ai l’estomac noué et le sandwich que j’ai acheté tout à l’heure me parait être la première épreuve insurmontable.

 

Frédéric Fauveau

 

J’ai décidé de rallier Coustellet (LF8424) à Strasbourg-Neuhoff (LFGC). Oh, ça ne m’est pas venu la veille, des mois que j’en rêve en m’endormant, plus toutes ces heures passées sur internet et le site de Xavier Werquin, Nav 2000, à imaginer les étapes, choisir tel ou tel terrain en fonction de l’autonomie ou des facilités de refueling.

L’itinéraire retenu est le suivant : un vol Coustellet - St Jean-en-Royan où je dois faire les pleins et redécollage en direction de Lons-le-Saunier où ma femme est censée me chercher avec les enfants pour une nuit à l’hôtel avant de repartir le lendemain pour Strasbourg avec escale à la grosse ferme Florimont, une base malheureusement disparue aujourd’hui.

Mais revenons au départ. J’ai fini par manger mon sandwich non sans peine, dur de déglutir ! La prévol est faite, mon copain Raymond, de toutes les aventures, est là pour vérifier que je n’ai rien oublié.

Je devrais partir, je devrais déjà être en l’air mais quelque chose me retient, me fait vérifier, vérifier encore. Un sentiment de doute, de malaise, d’hésitation. Cela porte un nom c’est… ah oui, c’est la trouille  bien sûr !!! La vraie, celle qui te chope les trippes et te les tord, celle qui ne te lâche pas, même après le petit pipi de la peur d’avant le vol qui va bien.

Je finis par décoller, mon vieux GPS Garmin 12 acheté à un copain pour 50 € sur la cuisse  et quand même les cartes où j’ai tracé la nav mais plutôt vite fait, histoire d’être en règle avec ma conscience. Je fais un bon 130 km/h vitesse sol pour un 110 badin. Hardi les gars la vie est belle, le moteur ronronne et les contreforts du Vercors se profilent rapidement. J’adopte l’altitude qui me convient c’est à dire stratosphérique (9000 pieds) : « moi moossieur, je veux tutoyer les Airbus et faire coucou  à leurs pilotes ». C’est ridicule, inutile, un champ de 10 hectares te parait un mouchoir de poche inhospitalier mais c’est comme ça, c’est ma période haute altitude.

Rapidement je comprends (incroyable…) que survoler le Vercors à 15 h un 7 mai d’une journée particulièrement ensoleillée n’est pas forcement l’idée la plus lumineuse qui ait jamais germée dans mon cerveau. L’alti-vario s’affole, la légèreté du J3 et les +3/-3 m seconde très saccadés commencent sérieusement à entamer mon capital confiance… j’appelle ma Mère au secours, conscient pourtant du peu d’aide qu’elle est susceptible de m’apporter à ce moment là.

Autour de moi chaque montagne ressemble à une autre montagne, j’ai renoncé depuis longtemps à lire la carte, d’abord parce que je n’ai aucune idée de l’endroit où je me trouve et surtout parce que vomir ne me serait pas d’une grande aide à ce moment-là.

Je passe mon temps à gérer les paramètres moteur et de vol et mes yeux font un balai incessant entre le pare-brise, le tableau de bord et mon GPS. Devant moi sur la droite le ciel devient plus gris, un développement orageux classique et même si je ne suis qu’en bordure du phénomène et que tout le reste du ciel est ensoleillé c’est très nettement au-dessus de mon expérience de pilote. Le stress monte. C’est le moment précis que choisit mon GPS pour me faire un bras d’honneur. Quelques gouttes d’eau atteignent le pare-brise et j’ai envie de crier : « accessoiriste, la neige !!! » Mais je me retiens. D’une part parce-que je suis vert, qu’il n’y a personne à faire rire et surtout qu’il me faut garder les miettes de lucidité dont je dispose encore pour reprendre la carte et y trouver le début d’un commencement d’inspiration du chemin que je dois suivre. Comment vous décrire ces quelques secondes où mon cœur s’est presque arrêté de battre, où la panique frappe à votre porte et où vous comprenez intuitivement que si vous lui ouvrez il y a de fortes chances que ce soit mal barré ?

Alors j’ai fait comme j’ai pu, j’ai essayé de me concentrer, j’ai vu dehors une petite tache bleue que j’ai retrouvée sur la carte, le soleil est revenu, j’allais pour la première fois devoir trouver un terrain sans l’aide du GPS. 20 minutes plus tard je posais à St Jean-en-Royan avec un sentiment mêlé de culpabilité face à une préparation aussi légère et fierté de m’être posé saint et sauf, de me sentir vivant.

Au sol je retrouve Pierre-Yves Gerard, le chef pilote que j’ai contacté au téléphone pour le refueling. Il est très sympa, me montre la base, fait mon plein car je suis encore un peu liquide du contre coup. Son accent un peu trainant ne m’a pas laissé imaginer que Pierre-Yves est un ancien pilote de Mirage III, ancien pilote Air France, pilote montagne et surtout d’une grande humilité. Un peu honteux, je lui confie ma mésaventure, persuadé d’écoper d’une leçon de morale. Pas du tout, il dédramatise et m’emmène au clubhouse où j’ai droit, en plus d’un rafraichissement, à un cours privé de navigation au tableau, le tout avec une décontraction désarmante. Du coup je remonte dans mon Kitten regonflé à bloc et profite du paysage, ne jetant un coup d’œil au GPS que pour confirmation. La lumière rasante sur le Jura est absolument magnifique. Les forêts ne me font pas peur, elles sont entrecoupées de prairies qui me rassurent, je joue à saute-mouton avec les collines que je survole beaucoup moins haut que dans le Vercors. L’air est d’un calme, je voudrais arrêter le temps. Si ce n’est pas le bonheur c’est ce qui s’en rapproche le plus.

A Lons-le-Saulnier dans le tour de piste il y a un pendulaire, j’annonce crânement ma provenance et fier comme pas possible je pose. Il est 20 h 30, le soleil descend doucement. Pendant que je fais le plein avec l’aide du club ULM local à qui j’ai commandé l’essence, je suis envahi d’une sorte de plénitude bien connu des paras après le premier saut. Je sens l’adrénaline dans mes veines et c’est bon. Je fais le tour de la base, discute avec les gens rencontrés, me fait offrir le gîte par un membre de l’aéroclub. Cela me touche et j’apprécie de voir qu’il y a des gens encore capables de s’extraire des petites rivalités avions/ULM ou ULM/avion d’ailleurs. Des gens qui ont compris depuis toujours que ce qui rapproche les pilotes du monde entiers ce ne sont ni les performances de leurs machines ni les réglementations qui leur sont appliquées mais bien le plaisir de voler. Je quitte à regret mon bel oiseau jaune, inquiet de le savoir dehors la nuit pour la première fois et me fait accompagner en ville au McDo, du coin facile à repérer pour Martine, partie un peu tard avec les enfants. Mon portable n’a plus de jus, c’est un plan qui se déroule sans accros. Martine me rappelle sur la ligne du McDo pour m’annoncer son retard. Je m’endors à table et me réveille dans un resto désert. Une fille passe la serpillère, les employés sont compréhensifs, ils connaissent mon histoire et ont pitié de moi. Lorsque Martine arrive on me rouvre la porte pour que je puisse partir. L’hôtel trouvé, je ne me fais pas prier pour m’endormir.

Réveil un peu mou, du coup décollage 9 h 30, c’est un peu tard et je découvrirai après à quel point. Vol tranquille jusqu’à la grosse ferme Florimont. Terrain très sympa, le proprio m’emmène faire le plein. Je paume mes lunettes de vue, heureusement que mes solaires sont corrigées et je redécolle pour le terminus Strasbourg. En attaquant les Vosges je me mets à regretter le Vercors. Il est environ 13 h 30 et le vario indique +4/-4 m seconde, tout cela bien souvent dans la même seconde. Heureusement que je n’ai rien mangé depuis le petit déjeuner car le tête-à-tête avec Jacob Delafon n’est pas loin. Curieusement l’expérience de la veille commence à porter ses fruits et si je ne suis pas rassuré au moins je prends mon mal en patience. Le relief s’infléchit et je reconnais au loin le Haut-Koenigsbourg  vers lequel je me dirige pour l’admirer pour la première fois du ciel. Je suis sur mes gardes car un tel point d’intérêt doit forcement recevoir de la visite. Aussi ne suis-je que moyennement surpris lorsque 5 mn plus tard je croise le sillage d’un DR 400 à moins de 200 m.

Je reprends ma route, mon fidele destrier et moi sentons l’écurie et donc piaffons d’impatience. Il reste moins de 70 km, aussi pour patienter je passe sur la fréquence de Strasbourg-Neuhof que j’ai pris sur la carte Vac du site du SIA et là, surprise ! Cela n’arrête pas de parler toutes les 30 secondes et vas-y que je m’annonce Airbus 320 avec 178 passagers à bord à destination de Bâle et ça cause transpondeur et niveau de vol et bonjour Madame et merci Monsieur… que des annonces radio de vols commerciaux ou alors pilotes avion privé avec grosse expérience. Je soupçonne l’erreur de casting, je ne suis visiblement pas à ma place mais pourtant sûr de mes infos - pensez ça vient du web, c’est frais. Dire qu’à ce moment-là je suis envahi par la perplexité, voire le doute serait un euphémisme… Je commence à distinguer la cathédrale et sais qu’il va falloir s’annoncer. Je passe entre deux moyens courriers et annonce sans rire « Strasbourg-Neuhof bonjour ULM Golf Charlie en provenance de Carpentras (autant les impressionner…) et à destination de vos installations.

Petites hésitations en face, puis j’entends un contrôleur dire à la contrôleuse : « non ne t’inquiète pas c’est encore un ULM qui ne sait pas que Strasbourg-Entzheim à échangé sa fréquence avec Strasbourg-Neuhof ». La contrôleuse, très pro et très gentille, me donne la nouvelle fréquence, je remercie très confus et j’affiche. Gros silence… nous sommes un 8 mai, jour férié, cette base comporte des avions, des planeurs, des paras, elle ne peut pas être déserte ! Le rouge me monte au front, il pourrait me servir d’anti-collision. Y a-t-il quelque chose après la honte ?

Je vois grossir la cathédrale en essayant de me faire croire que je ne vais pas recontacter Entzheim pour avoir la bonne fréquence... C’est la voix blanche que je rappelle la dame toujours aussi pro et gentille qui me fait noter calmement. J’avais loupé une décimale. Le reste est presque de la littérature : quelques planeurs en vol me donnent le QFU, pas très sûr du tour de piste j’engage et m’annonce en finale. Il est 15 h, j’ai la tète légère malgré la fatigue nerveuse et l’impression de réaliser un rêve. Je me concentre encore un peu, histoire de pas vautrer mon atterrissage, très léger rebond, c’est bon coupez, c’est dans la boite !

Il me faut une à deux minutes de décompression après avoir éteint le moteur au parking avant de pouvoir descendre de ma machine. Je suis heureux et fier, en même temps je réalise que si pour moi c’est un exploit cela n’est qu’une victoire personnelle mais après tout pourquoi bouder mon plaisir ? Grâce à la gentillesse du président des associations du terrain, mon ULM est hébergé dans un hangar. Il faut dire qu’avec des cités chaudes à moins d’un kilomètre je me sentirai plus rassuré. Les grillades du club avion me font rêver mais Martine et mon beau-père arrivent bien vite et c’est très agréable tout d’un coup de n’être que passager.

Je vais bien malgré moi abuser de l’hospitalité qui m’est offerte car la météo s’étant dégradée il se passera 7 semaines avant que je ne puisse revenir et ramener ma machine et encore je jetterai l’éponge à Besançon à cause d’un vent trop fort. Y retournerai la semaine suivante pour enfin rentrer la machine dans notre hangar de Coustellet. L’aviation est bien ce sport de gens pressés qui ont le temps !

Je vais à l’avenir soigner un peu plus mes préparations de vol car il y a là une marge de progression certaine… Mais j’espère garder toujours cette émotion des premières fois qui a ce gout si particulier de l’exceptionnel…

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