Editorial ULMiste n°2

Article paru dans ULMiste n°2, août 2010

 

Sérieusement jouissif

 

L’ULM est un jouet. Si, une fois parvenus à l’âge “adulte”, qui n’est déterminé que par le vieillissement des os, on renomme pudiquement cela du loisir, nous en sommes exactement au même point que les enfants en culottes courtes ou en couettes que nous fûmes. Courir après le petit frère, le cousin ou le copain à travers la maison en nous prenant pour Gary Cooper ou, plutôt, le Baron Rouge, était certes ludique au plus haut point (surtout quand le petit frère était vraiment plus petit et constituait une proie facile), mais, toutefois, mené avec un grand sérieux. La concentration était au plus haut, tous nos sens en éveil, nos gestes précis, nos cachettes choisies avec soin, notre respiration maîtrisée, nos pas furtifs. Car nous savions que de nos stratégies dépendait la suite de la marche du monde : si je me fais choper par l’ennemi, plus rien ne sera comme avant, mon honneur, à jamais, sera sali ! Aucune place au hasard et il n’y avait guère que l’incongru et soudain appel maternel “les enfants, pipi, laver les mains, à table” pour nous ramener dans notre temps et nous rappeler que, décidemment et pour toujours, nous resterions des incompris.

 

Il en va de même de l’aviation de loisirs. Certes, nous avons des cheveux blancs quand il en reste et le prix n’est pas le même, mais dans le fond, rien n’a tellement changé. Quel que soit le plaisir ressenti, qu’il soit intellectuel, sensitif, les deux ou autre chose encore, pour ces quelques moments d’indéfinissable bonheur nous acceptons et cultivons un minimum de sérieux, de rigueur, de concentration, de réflexion. 

 

Comme l’enfant et parce qu’il veille encore en nous, nous savons que la joie d’une navigation réussie, d’un atterrissage doux et précis, d’une courbe fluide et gracieuse, d’un rendement maîtrisé, passent inévitablement et nécessairement par une bonne préparation physique, mentale, technique. Ce ne sera qu’une fois ces quelques règles appliquées que viendra la récompense d’un plaisir intense.

Comme l’adulte qui observe l’enfant et ne voit pas la gravité des actes, le piéton s’imagine que poser son aéronef dans son jardin de derrière est un caprice de casse-cou passablement inconscient.

 

Mais alors, où est le plaisir, s’il coûte tant en préparation, mise en conditions et maîtrise des éléments ? Il est là, après, bientôt, derrière. Et même dès maintenant. Car oui, la jouissance naît aussi de la bonne préparation, qui y participe. Plus encore, avec un minimum d’imagination et de bonne volonté, le plaisir viendra aussi dès ces instants où, avant le vol, nous nous coupons du monde extérieur pour entamer notre prévol. L’intimité avec cet amas de fer et de toile dont nous seuls sentons les charmes excite déjà nos sens, nourrit notre cerveau de rêves d’absolu. La promesse de ce qui va survenir et l’humble certitude d’en bien mener les préliminaires produit déjà un effet intense à qui sait les entendre. “Le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier”, dit Clémenceau.

 

Ce qui vient derrière la porte se vit de mille manières, se dit avec pudeur et retenue, s’étire dans le temps ou se consomme en un éclair. Mais, seul tout ce qui précéda l’ascension vers le septième ciel, détermine l’échec ou la réussite. Et l’échec, comme chez l’enfant touché au coin du couloir par la réelle balle fictive de son copain, est douloureux. Car c’est l’égo qui est touché, bien plus que les chairs. Cette douleur-là est la pire.

 

La pire car elle est humiliation. Le seul moyen de s’en prémunir, en tous cas le meilleur, est l’humilité. Et la patience, qui en est inséparable.

 

Les enfants grandissent. Les jouets aussi. La jouissance, pareil. L’humilité ne diminue que lorsque l’on oublie que l’on est un enfant qui a grandi.

 

Paraît-il…

 

Pierre-Jean le Camus