Fly to Dakar (septembre 2002)

Exculisivté Web

 

Fly to Dakar : Mauritanie, pris en otages...

 

Jeudi 12 septembre 2002 : Boujdour - "Dakhla" : 2 h 15

"Dakhla" - Nouadibhou : 3 h 40

 

Pierre-Jean le Camus

 

 

"Suivez-moi !" Pendant que de nombreux hommes en tenue locale entourent déjà nos appareils en posant mille questions, je m'exécute, puis me retrouve bientôt dans une cabane de chantier métallique où règne une température infernale, en face d'un homme qui a l'air de tout sauf sympathique. Je repense à mon contrôleur de la veille, et comprends que celui-ci n'est pas de la même trempe. "Savez-vous où vous êtes ?" Je confirme. Il me demande alors mes papiers, passeports, autorisations d'atterrissage. J'ai tout, sauf ce dernier, du moins à proprement parler. Au moins ai-je le plan de vol, que je lui soumets. Il ne sait pas ce que c'est, il veut une autorisation d'atterrir dans le PNBA. Je vois bien à l'allure de ce type qu'on ne s'amuse plus, je lui demande donc de bien vouloir décliner son identité, sa fonction, et son rôle précis. En Afrique, tout le monde devient vite quelqu'un, dès lors qu'il peut en tirer quelque profit, et je crois savoir déjà où mon lascar veut en venir. Il s'incline, et me sort une plaque : c'est un contrôleur assermenté du PNBA. Ce truc là sert à compter les oiseaux qui passent, et de nombreux scientifiques internationaux se pressent pour venir régulièrement prendre la température des œufs de poulpes. Et, bien sûr, "c'est nous qui paient", à coup de subventions de l'ONU, de l'UE, et même du Conseil Général des Hauts de Seine, qui a financé l'éolienne qui alimente la place, nous aurons tout le temps de le découvrir. Je ne serais bien sûr pas si caustique voire cynique si à quelques encablures de là des enfants ne mourraient de faim par millions. J'ai un certain mépris pour ce genre d'endroit, vu sous cet angle.

 

En attendant, on prétend que j'ai enfreint les lois du PNBA en posant ici. J'aurai beau expliquer encore une fois les centaines d'heures de recherches aux ambassades, sur Internet, partout, pendant lesquelles jamais personne n'a évoqué cette obligation d'autorisation pour poser ici, rien n'y fera. J'aurai beau me défendre du fait avéré dont je détiens la preuve qu'à 200 kilomètres d'ici, à Nouadibhou, le contrôleur a accepté mon plan de vol sans me parler d'autre réglementation spécifique que la hauteur de survol, rien. "Justement, me balance-t-il enfin, vous savez que vous ne devez pas descendre en dessous de 1500 fts, n'est-ce-pas ? Or, qu'avez-vous fait en posant ici, vous êtes descendu en dessous de 1500 fts, non ?" Grotesque ! Il voit que je ne suis pas prêt à me laisser faire, se sent désarçonné, et ne trouve rien de mieux qu'une énormité pareille…je lui explique alors calmement, qu'ayant le droit de me poser ici, droit qui m'a été donné par un fonctionnaire de l'état mauritanien dont dépend ce village, celui-ci entraîne de facto le droit de descendre en dessous des minima, puisqu'en vertu des textes en vigueur dans tous les pays membres de l'OACI, ce qui ici les cas, les minima sont à respecter "en dehors des besoins de l'atterrissage et du décollage". Je me laisse un peu emporter, et lui raconte alors que je viens soudain de comprendre pour qui cette absurde précision avait été énoncée. Je termine en lui annonçant que nous sommes venus ici pour faire le plein d'essence et puis baraka, on s'en va, choucrane beaucoup, fin de la plaisanterie !

 

"Je n'ai jamais vu une seule goutte d'essence ici" m'annonce-t-il avec une certaine satisfaction. Je suis sûr, désormais, que ce mec se fout de ma gueule et ne compte que nous pomper de la monnaie : pendant notre approche, j'ai vu des bateaux hors-bord sur la plage… Je ressors, annonçant aux collègues que l'affaire est mal engagée. Entre temps, on nous a confisqué caméras et appareils photos. Tous ces hommes seraient des militaires en manœuvre (ils passent le plus clair de leur temps à dormir sous leurs tentes). Ce sont majoritairement des Maures, plutôt clairs de peau, c'est ici en Mauritanie l'ethnie dominante, ou plutôt dominatrice, car inférieure en nombre. Plus loin, une famille de noirs s'affaire, qui semble employée aux soins domestiques de tout ce petit monde. Au bout d'une heure, je suis à nouveau convoqué, et on l'on m'annonce, après m'avoir fait signer une déposition conforme à mes déclarations, que nous sommes condamnés à une amende de 200 000 ouguiyas. Je demande que l'on me montre le texte de loi qui a été enfreint. "Pas possible". Alors, c’est que ce texte n'existe pas, on va donc négocier !

 

Revenu dehors, j'explique aux collègues, on se concerte : nous sommes ici, à deux cent kilomètres de la prochaine pompe à essence, que nous ne pouvons rejoindre. On nous réclame environ 1000 Euros, soit dans les 13 Euros du litre d’essence pour nous laisser repartir. Seule l'attente pourra faire baisser cette somme astronomique, et nous avons encore un peu de temps devant nous. Nous voulions bivouaquer dans le désert, voici une occasion certes imposée, mais que nous n'aurions peut-être pas saisie de nous-mêmes. Alors, voilà, nous allons attendre. C'est le début d'après-midi, il fait chaud, la plage est toute proche. L'eau est bonne, nous y restons un moment. De temps en temps, un bond terrifié trahit la frayeur que son auteur a eue à la vue d'un crabe. Il faut bien dire qu'ils sont impressionnants, avec leur pince droite énorme, qui leur barre la route. Nous avons vécu mille aventures pour venir ici, où l'on nous retient en otages, et les crabes, encore, nous effraient !

 

Le soir venu, un type vient nous annoncer fièrement que "la religion nous interdit de manger si des gens n'ont pas de quoi à proximité". Par contre, pas un mot sur les directives du Prophète en matière de racket. Notre hôte nous entraîne alors vers un baraquement dans lequel quatre hommes nous attendent, assis à même le sol. Nous allons manger comme eux ! J'avais briefé mes collègues sur l'importance capitale de n'utiliser que la main droite pour puiser dans le plat, information qui m'avait été donnée lors de mes recherches sur ce pays et ses mœurs. La main gauche est réservée à d'autres tâches plus terre à terre. Par ailleurs, il convient également de se déchausser. Avant de nous asseoir, le domestique nous lave cette main. Commence alors un drôle de rituel. Sitôt le plat posé entre nous, les gars se précipitent dessus et commencent à en dévorer le contenu avec avidité, s'aidant mutuellement pour écarteler les pièces de chèvre qui trônent sur un lit de pâtes grasses. Tu plonges la main, t'écrases le fruit de ta pêche entre tes doigts pour l'essorer, puis tu te pourlèches les phalanges, tu recommences. Curieux…c'est un truc à vivre. Tout va très vite, on ne parle que très peu pendant le repas, c'est un exercice purement fonctionnel. En revanche, celui-ci terminé, nous irons nous asseoir au clair de lune pour engager une conversation de plusieurs heures, en buvant force thé à la menthe. Là aussi, il faut que je te dise : le domestique porte un plateau sur lequel sont posés quelques minuscules verres. Il remplit les verres, te tend le plateau, tu en prends un que tu vides cul-sec, il le remplit à nouveau, suivant. C'est collectif et hygiénique !

 

Nous faisons connaissance : nos copains (littéralement celui avec qui tu partages ton pain), sont les gradés de ce détachement militaire déjà cité. Ils prétendent ne rien avoir avec l'organisation du parc, et semblent sincèrement désolés de ce qui nous arrive. Ils nous parlent longuement de l'histoire de leur pays, de ses mœurs, de la pauvreté, du monde sur lequel ils gardent une vision très réaliste. L'esclavage viendra un moment occuper la conversation, mais très vite gênés par le fait que c'est toujours ici une pratique courante, ils reviendront sur autre chose. Je ne comprendrai que des jours plus tard, en y repensant, quels étaient ces noirs qui nous servaient… 

 

Samedi 14 septembre 2002 : Iwik...

 

La journée du lendemain sera occupée en nouvelles négociations, siestes, baignade, visite du village de pécheurs. Je profite de nos gambades pour me fouler la cheville, ce qui me vaudra de terminer le périple en passager. Car nous avons bien fini par pouvoir repartir, après avoir tout de même dû débourser 70 000 ouguiyas. Une fois cette somme déposée, on a comme par miracle découvert de l'essence…il est trop tard pour que nous repartions aujourd'hui, une nouvelle nuit sous la tente nous attend donc. Entre temps, nos amis militaires, dont la nature nous a paru vraie à défaut de toute autre démonstration, nous avaient prévenus de la présence d'espagnoles dans le village...des espagnoles, ici ? Il nous faut absolument les visiter... Incursion stratégique et mesurée, donc, par la plage, vers la seule distraction que nous pouvons espérer ici. Parvenus au "camping" local, qui porte la surréaliste mention "Iwik vacances", nous découvrons en effet deux femmes qui nous adressent des sourires lointains et béats. Je suis assommé. Ben oui, même la soixantaine passée, une espagnole est toujours une espagnole ! Nous avions gardé l'image de ces merveilles aperçues en Andalousie, sculptées de main de maître par quelque Eros ressuscité, faites de subtiles rondeurs, de seins proportionnés et fermes, de fesses miraculeusement rondes et invitantes, d'une taille, de jambes…bon, cessons, là n'est pas notre propos. Bref, les espagnoles, ce sera pour plus tard. Déception, repli, dodo, attente du départ de cet enfer.