Fly to Dakar (septembre 2002)

Exculisivté Web

 

Fly to Dakar : Nord Maroc, panne d'essence...

 

Vendredi 6 septembre 2002 : Medina -Tétouan : 1 h 30

 

Pierre-Jean le Camus

 

 

"Tétouan Bonjour, deux ULM à dix minutes, bla bla bla - oui, bijour, (voix féminine) donni moi lé nouméro d'autorisatian de survol du Maroc ?". Aïe. Stéphane "fait la radio", je ne l'ai pas trop briefé sur le sujet. "Mais, euh, ah bon ? oui mais non, mais bon, on peut pas poser quand même ? - alliz-y, la 09 en service, vent du etc 10 nœuds, on verra ça quand vous serez posés." Bon, va falloir négocier. La vérité, c'est que nos autorisations de vol, parvenues après notre départ, trônent inutilement au cul d'un fax parisien. Donc, ce Sésame, nous l'avons sans l'avoir. Nous touchons les roues avec une grande émotion, enfin l'Afrique ! Déjà, rien que ça, c'est quelque chose, et monte alors ce doux sentiment qui nous habitera souvent tout au long de ce périple : nous sommes venus jusque là en vol ! C'est énorme, c'est immense, c'est irréel ! La contrôleuse nous ramène sur terre "allô les zuilèms, c'est vous qui allez à Dakar ? - oui madame ! - soyez les bienvenus".

 

Elle a reçu le même fax que nous, ainsi d'ailleurs que toutes les tours de contrôle du pays, mais aussi toutes les gendarmeries.  Fabuleux pays que le grand Royaume du Maroc ! Formalités de police, nouveaux gens, nouvel accent, nouvelles mœurs. On nous fait parquer les machines devant la police, on nous indique un hôtel, où manger, tout ça. Il nous sera impossible dans tout le pays de camper sur les aérodromes, mais les hôtels sont abordables, et nos comptes prévisionnels, bien estimés par Stéphane, ont intégré ce facteur. La population, ici, se débrouille plus facilement en espagnol qu'en français, car la région fut longtemps sous la tutelle des hispaniques, qui ont d'ailleurs gardé la ville de Ceuta, ainsi qu'une espèce de ridicule rocher, dont la possession a occupé les media voici  peu de temps, et que avons survolé tout à l'heure, en prenant conscience de ce que l'homme est parfois sérieusement futile. Demain matin, nous passerons bien du temps au bureau de piste, à prendre la mesure des exigences locales. Plan de vol, cheminement VFR, suivi systématique. Nous espérions pouvoir être dispensés de ces lourdeurs, comme sur les raids organisés auxquels nous avions participé, et dont l'organisateur, Raid'Air Aventure, avait débrouillé notre arrivée ici. Entre autres informations devant figurer sur le plan de vol, on me demande de quels dispositifs anti-turbulences nous sommes équipés. L'ambiance n'est pas forcément à la rigolade, sans quoi je dirais bien nos bras. L'essence est ici trop chère, nous décidons que nous poserons en route pour faire les pleins. Grave erreur que de décoller sans les pleins, que nous ne commettrons plus !

 

Samedi 7 septembre 2002 : Tetouan - panne : 2 h panne - station : 2 h

station - Beni-Mellal : 1 h

 

 

Moins de deux heures après notre départ, ayant rejoint la côte atlantique, impossible de trouver la moindre station posable. Je sais que je suis short, sur le point de tomber en panne, et ne navigue plus qu'en sautant mentalement d'une vache à une autre, comme doit d'ailleurs le faire en permanence tout pilote responsable. Une station se présente à trois kilomètres, quand soudain le 503 ratatouille. Je coupe immédiatement les contacts, pour éviter d'appauvrir ma carburation, ce qui pourrait avoir des conséquences plus fâcheuses qu'une simple panne d'essence. Posé sans histoire dans le dernier champ repéré, les locaux accourent par dizaines, surgis de nulle part. Le GTE m'annonce par radio qu'il m'amène de quoi subsister jusqu'à la station prochaine, ce qui fut fait dans les plus brefs délais (ma radio ne  fonctionne qu'en réception). Redécollage rapide. A ladite station, les gendarmes arrivent, papiers, tout ça, nous sommes en règle, ces fonctionnaires arrêtent les voitures pour que nous puissions décoller.

Avant d'arriver à Beni-Mellal, il nous faudra encore négocier un posé nutritif. Eh, je suis ici, chez moi, à te raconter notre histoire, et il m'arrive un truc extra, faut que je te dise, toi qui prends la peine de me lire. J'ai passé plus de 8 mois à préparer ce voyage. 8 mois durant lesquels tu ne pouvais pas débarquer chez moi, à l'improviste ou non, sans me voir penché sur mes cartes, à en étudier le moindre recoin, la moindre aspérité. Et là, en ce moment, pour te dire ce machin, j'ai rouvert ces mêmes cartes pour me rappeler, sauf que là, maintenant, on l'ai fait, le truc ! Et ça, c'est bon. Bon et flippant à la fois. Je ne me rends pas encore bien compte. Je ne saurai la valeur de cet acte que plus tard,  comme quand j'ai "fait la guerre". Je me suis un jour retrouvé au Liban, un fusil chargé sur l'épaule, avec pour seul ordre de répliquer en cas d'attaque. Je n'ai compris que des années après que j'aurais alors pu tuer légitimement un homme, sans état d'âme, simplement parce que c'était mon devoir du moment. Rien de plus, alors, que cette sinistre perspective, qui heureusement ne se présenta pas.

Sur le coup, là en panne au Maroc, c'était en tous points identique. Faut qu'on avance, on est alors dans un état second, seul le but ultime compte. Voilà, tu as partagé avec moi l'état troisième. Je dis sans arrêt à mes élèves que l'important c'est de partir, mais pourtant, et j'en ai bien conscience, l'orgasme, c'est quand on arrive, et Coubertin est un âne ! C'est vers Barga que survint cette panne. De là, nous suivîmes l'autoroute 2301, avant de prendre un cap approximatif direct sur Allat-Tazi, puis une estime à travers le Pays Zemmour, visuel sur Rabat à droite, avant de rejoindre Rommani. Les hauts plateaux que nous survolons alors à basse hauteur sont magnifiques.  D'approximatives platitudes dont surgissent, avec fantaisie, de petites montagnes accidentées aux couleurs ocrées, le long desquelles nous jouons avec délices.

Ca y est, cet exotisme dont nous rêvions est bien là. D'autant plus appréciable que l'aérologie est clémente, quelle que soit l'heure, ce qui change de la tumultueuse Espagne. C'est tout juste après le col de Khaloua, le long de la P22, à Souk El Arba, que nous allons poser pour faire les pleins. Pascal y distribue des lunettes, qu'il avait modestement emportées avec lui. Il s'agit de lunettes de vue, certes pas forcément adaptées à leur destinataire, mais pourtant bien appréciées des vieillards qui retrouvent ainsi une vision qu'ils croyaient définitivement perdue. Pendant que les gendarmes nous annoncent fièrement qu'ils savent qui nous sommes, le pompiste, en bon commerçant, reste aussi stoïque que si nous étions de quelconques mobylettes, et  nous remplit nos réservoirs. Quelle douceur, quel bonheur, hélas bien refroidis dès notre arrivée à Beni-Mellal, au pied de l'Atlas. Là, affreuseté, on tombe sur un chef zélé.  A peine posés, Stéphane et moi nous retrouvons dans le bureau du commandant de l'aérodrome, qui abrite le centre national Royal de vol à voile. De quoi donner de l'envergure à ce fonctionnaire, par ailleurs désœuvré. "Vous êtes en infraction", voilà ce qu'il va nous répéter des dizaines de fois, avant de se décider à nous exposer les détails de notre faute, qui, si l'on en juge à la gravité de son rictus, doit être de la plus haute importance. Afin de nous donner bonne contenance, nous sortons tous les documents officiels ou non que nous possédons, et commençons à les offrir à ses regards. Plan de vol, autorisations, brevet, papiers des machines, programme télé, passeports, tout est là dans le bon ordre. Mais quel crime avons-nous bien pu commettre, qui méritât une attitude aussi détestablement accusatrice ? 

- "Où est le troisième appareil ? nous lance-t-il enfin avec rage.

- Euh, ah ? Non, non, c'est à dire, nous ne sommes que deux machines.

- Qui est 77 ADH ? - Oui, c'est moi, ici présentement monsieur le chef ! 

- 08 EL ? - C'est l'autre"  Son visage s'ouvre alors d'un large et menaçant sourire : "Et  pouvez-vous maintenant me préciser qui est F-JXXX ?" Et voilà, paf, le coup de l'indicatif radio ! Celui-ci, en France, et pour quelque Enarque donc impénétrable raison, est différent de l'identification officielle de la machine. Or, sur notre plan de vol c'est lui qui figure, et non l'immat qui est collée sous l'aile. Il n'y a donc pas vraiment faute, nous nous sentons soulagés, tout va s'arranger. "Mais ce n'est pas tout !" Alors quoi d'autre, monsieur le comique, dis-nous vite quoi d'autre, rions encore ! "Vous êtes en ritard, nous avons déclenché la phase, et tout le Maroc est à votre recherche" Aïe, là, il a du biscuit, c'est sérieux, on ne rie plus. Emplafonner un plan de vol sans prévenir est effectivement une faute grave, de celles qui peuvent faire sauter un brevet de pilote. Je prends immédiatement tout sur moi, de manière à que le cas échéant je sois le seul à payer ce prix. Je pourrais toujours poursuivre la balade comme passager, puisque nous sommes quatre pilotes…enfin, pour le moment.  Je suis le monsieur administratif de notre petite ONG, et de plus c'est tout de même ma panne d'essence qui nous a mis dedans. Cette panne, d'ailleurs, est-il au courant ? Question immédiatement élucidée : "Vous vous êtes en plus posés en campagne sans autorisation, en panne d'essence me dit-on ?". Ca non plus, faut pas faire. Nous aurons au moins appris que la chose est possible pour peu qu'on le demande (le posé hors terrain officiel, pas la panne !), ce que nous ferons donc à l'avenir, puisque nous y serons contraints de toutes façons, nos appareils n'ayant pas suffisamment d'autonomie pour rejoindre d'un jet les rares aérodromes de ce pays. "Mais qu'est ce que je vais faire de vous ?", ne cesse-t-il de répéter maintenant, entre deux coups de fils à toutes les administrations du pays. Il est d'autant plus agacé que ses chefs, dont l'un s'est entretenu au téléphone avec Stéphane, sont favorables à ce que l'on oublie et pardonne, une fois le petit sermon de circonstance prononcé. Mais lui, non, veut pas s'arrêter là, lui. Il a un petit pouvoir, une occasion inespérée de d'en user, va pas se passer comme ça, non ?

Nous nous faisons porter en ville afin d'y trouver gîte et couvert, après trois bonnes  heures de négociations, d'invitation à la clémence, sans rien savoir de ce nous deviendrons demain. Au petit matin, pendant que les copains montent les ailes et complètent les pleins de l'essence portée depuis la ville dans nos valeureux bidons souples, je retrouve notre homme, à peine calmé d'une nuit qu'il semble avoir passée là, derrière son bureau : mêmes vêtements, même rictus, même mégot au bord des lèvres. Pour me donner du courage, je me dis que finalement mon rôle n'est pas le plus mauvais, et qu'il faut absolument que je me débrouille à l'avenir pour avoir d'innombrables démarches à faire, au moment précis où il faut justement faire les pleins, monter les ailes, faire la prévol, tout ce genre de choses un peu fatigantes. Je me justifierai d'un "si tu veux tu prends ma place" qui mettra tout le monde d'accord. Ouais, ça c'est un bon plan, ça !  "Bon, j'ai réfléchi à votre situation, vous êtes en faute, et vous êtes un très mauvais pilote : plan de vol non clôturé, panne d'essence, voilà qui aurait pu vous très très coûter cher" Aurait pu, il a dit, c'est que ce ne sera donc pas le cas, joie ! Il me demande simplement de lui faire deux lettres d'excuses : l'une pour le plan de vol, l'autre pour la panne, mais en m'invitant à écrire que celle-ci était due à une rupture de circuit carburant. Ce honteux mensonge, que je me suis toujours promis d'employer si ce cas de figure se présentait, m'est aujourd'hui dicté par le fonctionnaire qui est censé me punir ! Hein, t'as vu m'man, c'est pas moi, hein, c'est le méchant monsieur vilain qui m'a obligé ! Et même que c'est vrai, et que mon copain Stéphane il pourra te le dire ! Je termine ces deux lettres d'un grand coup de ce tampon que Bruno Picot nous avait judicieusement recommandé d'emporter avec nous. Notre homme est impressionné, et comprend alors qu'il a affaire à du sérieux.