Fly to Dakar (septembre 2002)

Exculisivté Web

 

Fly to Dakar : Sud Maroc : tourista et casse d'hélice, hélas...

 

Lundi 9 septembre 2002 : Marrakech - Taroudannt : 2 h 20

 

Pierre-Jean le Camus

 

 

Nous nous présentons très tôt à l'aéroport, je me précipite illico au bureau de piste, pendant que les copains etc t'as tout compris, maintenant. Notre demande doit être adressée au gouverneur par fax, on m'en donne le numéro, mais on refuse de me mettre l'outil à disposition… Ubu a des petits un peu partout. Bon, OK, laisse tomber l'ami, on va à Agadir, peut-être y sont-ils plus sympathiques. "Ah oui, mais Agadir est bouché, pas de décollage avant 10 heures." Nous nous sommes levés à 5 h 30 pour entendre ça ! Pour une fois, le gars n'y est pour rien. Une poignée de longues heures d'attente plus tard, j'y retourne. Toujours bouché. J'enrage. Mais bon sang de nom d'une bite de chameau, je vais bien trouver un fax dans un aéroport international, non ? Que tu crois ! Aucun guichet ni commerce n'en est pourvu. Sur le point de renoncer, j'en trouve un, enfin, dans une petite agence de voyages. J'envoie le truc, puis reprends la direction des appareils, en me disant qu'on viendra nous chercher quand l'autorisation arrivera.

 

Humm, à la réflexion, peut-être pas. Demi-tour, je vais tenter un coup de bluff. "Je viens d'avoir Taroudannt au téléphone, ils m'ont dit qu'ils vous avaient envoyé l'autorisation. - Ah non, monsieur, nous n'avons rien reçu. - Mais, pourtant, ils m'ont dit…pourriez pas les appeler, pour voir ?" Bingo, ça marche, l'autre au bout du fil confirme, on peut y aller. Nous avons bien gagné une heure ou deux. J'apprendrai plus tard que l'ami Jacques a bien aidé sur ce coup. On décolle à 11 heures, nous allons passer l'Atlas dans une heure, soit en plein midi ! Genre : "Votre commandant de bord vous signale que nous allons traverser une zone de très fortes turbulences, veuillez rejoindre vos sièges, accrocher vos ceintures, et éteindre vos cigarettes s'il vous plaît."  Avant d'attaquer la traversée de l'Atlas, nous avons pris le temps de nous tirer une bourre, faisant une course d'ombres d'autant plus agréable qu'elle n'avait rien de prémédité. Regardant au sol, je vis soudain que l'ombre du deuxième appareil me suivait de très près. Un écart à gauche, elle me suit, je tire, elle accélère. Très drôle, je pilote deux machines à la fois ! Droite-gauche et inversement, ce petit jeu va durer plusieurs dizaines de minutes, saine détente avant les choses sérieuses.

En effet, sitôt que nous passons la faille de Imi-n-Tanoute qui nous ouvre les portes de cette chaîne de montagnes, les turbulences, assez sévères et soutenues, commencent à malmener nos ailes, qui commencent à balancer en tous sens, cependant que commence une partition envolée, qui se joue parfois à quatre mains. Cela va durer près d'une heure. Une heure intense, pendant laquelle je serai incapable, malgré l'invitation de Pascal, de lâcher une main pour montrer à notre caméra l'endroit où nous nous trouvons sur la carte.

 

Le moteur est la seule chose que nous ne maîtrisions pas à 100 % sur nos machines. En ce sens seul le vélivole, fut-il parapentiste ou pilote d'un planeur de performance, est un vrai pilote, si l'on admet l'idée qu'un pilote est celui qui possède l'entier contrôle de tous les paramètres du vol.

Par conséquent, pour justifier notre flemmarde attitude, nous nous efforçons de toujours voler en local d'un terrain posable, comme nous l'enseignent le manuel et le bon sens. Néanmoins, il arrive que nous nous permettions quelque incartade à ce grand et louable principe. Ce fut le cas en sortant de l'Atlas. Parvenus verticale le lac qui émerge à Argana, je pris la décision de couper plein sud, vers le salut de la plaine que nous apercevons déjà derrière la barrière montagneuse. Le GTE, docile, discipliné et fatigué sans doute, me suit. Le calme plat et complet surviendra avant même le passage de la dernière crête. C'est surprenant. Je reste aux aguets, les deux mains sur ma barre de contrôle, tout en auscultant avec toute mon attention ce sol qui ne m'offre décidément aucune zone posable. Mais le calme continue. Sitôt le dernier relief passé, qui ouvre une large perspective sur une plaine accueillante dans un calme aussi plat que salutaire, je me livre à une petite séance de testage de mon aile. Je connais finalement peu cette Aeros Profi malgré nos près de 30 heures de complicité, et l'aborde avec une attention d'autant plus accrue qu'Alexander, Ukrainien patron de la boutique et néanmoins ami, m'a mis en demeure sur le caractère pointu de cette voilure. Profi : ce nom a été choisi pour sa destination, qui se voudrait réservée aux "professionnels". La vérité semble être que nos amis ex-communistes, peu expérimentés en matière de pratique à défaut de l'être en matière conceptuelle, ne se rendent pas bien compte de l'état d'avancement du niveau des pilotes "de l'ouest". A mon retour, je pourrai même affirmer à cet ami de l'est que je n'aurai aucune hésitation à exploiter cette aile en école, puisqu'à tous les quatre, nous avons pu déjà prendre la mesure de ses énormes qualités. Un très bon rendement malgré les larges et traînées-gênes sacoches latérales, une vitesse de croisière confortable, une célérité maximum sans précédent avec un 503, et enfin une vitesse de décrochage…Voilà précisément la seule caractéristique que j'ignore. Je n'ai jamais osé pousser ma barre à fond. Me voici en conditions idéales, et je m'y hasarde, non sans avoir prévenu mon passager, qui y consent. Je pousse ma barre progressivement puis à fond, tout en écoutant avec toute l'attention requise par l'apprentissage et l'expérience les informations que me donnent les petits muscles de mes bras rachitiques : rien ! Barre en butée, et malgré un effort notable, la machine reste en ligne de vol, avec simplement le classique vario en négatif, aux alentours usuels de - 4 m /s. Après une légère ressource, le décrochage consent à se produire, manifestant un presque imperceptible basculement à gauche dû au couple moteur.

Nous arrivons à Taroudannt ! A part peut-être l'imperturbable François, nous sommes tous impatients d'y parvenir : Stéphane et moi avons conçu ce projet ici, dans une chambre du palais Salam, et Pascal tient à y retrouver Jacques Pierre dont nous avons déjà parlé. Et en effet, sitôt posés sous une température étouffante, Jacques, aperçu d'en haut travaillant à la construction de son hangar, nous accueille chaleureusement. La joie est partagée : à nous l'indescriptible satisfaction de nous gausser d'être parvenus jusque là, à Jacques le bonheur de recevoir une visite attendue à laquelle il a contribué. Nous passerons la soirée chez lui, dans une maison immense, à causer, à refaire le monde, à observer les milliers de scorpions qu'il a ici en pension.

Après avoir gagné la confiance de ses enfants âgés d’une dizaine d'années, art dans lequel j'excelle, je me hasarde à leur demander leur avis sur leur vie en exil, ici, loin de tout, de leurs amis, de leur famille, du monde qui jusqu'à l'an dernier fut le leur. Ils me répondent avec une vérité infantile donc indubitable qu'ils sont ici très heureux, et l'aîné enchaîne alors avec insouciance sur sa passion pour l'astronautique ! Moi qui fus, à ce même âge, exilé dans un pays inconnu - la France - je les crois, pour avoir vécu la même expérience. Elle me fut plutôt douloureuse, et si eux me disent qu'elle ne l'est pas, je sais qu'on ne peut cacher le contraire, et me plie donc à leur opinion. Demain, nous partirons déjà, pressés par le temps. Je prends alors conscience que notre aventure est menée certes avec détermination, mais hâte. Une trop grande hâte…